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Stéphane Genoud

Pénurie d'énergie hiver 2022 - 2023

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Analyse de la situation particulière de l'Espagne et du Portugal

Comme promis, voici l’analyse de la situation particulière de l’Espagne et du Portugal en cette période de pénurie et de prix de l’électricité élevés sur les marchés.

Les prix de l’électricité sur le marché du Portugal et de l’Espagne sont plus bas que les autres pays européens comme on peut le voir dans le graphique ci-dessous.

Source : modifié de rte-france.com/eco2mix

Mais pourquoi une telle différence ?

Depuis le mois de juin, les deux pays ont obtenu une dérogation de l'Union européenne pour quitter temporairement le marché européen de l’électricité, ce qui leur permet, pendant un an, de pouvoir fixer eux-mêmes le prix de leur électricité.

Dans les autres pays de l'UE, le prix est indexé sur le moyen le plus coûteux, c’est-à-dire les centrales à gaz, et pourtant la production d’électricité de l’Espagne et du Portugal est tout de même en bonne partie faite à base de gaz...

Comme on peut le voir dans le graphique ci-dessous, cela représente entre 25 et 41% de l’électricité produite.

Source : modifié de transparency.entsoe.eu

La raison de cette dérogation vient d’une part du fait que l'Espagne et le Portugal sont dans un isolement géographique, la péninsule étant relativement indépendante du gaz russe. En effet le gaz utilisé dans les 2 pays vient en majorité d’Algérie par pipeline ou par bateau d’autres pays comme le Qatar, le Nigéria, les USA… Il s’agit de GNL (Gaz Naturel Liquéfié) qui est regazéifié dans des terminaux méthaniers.

Source : AIE, Energy Policy Review, Spain 2021

De plus, durant les vingt dernières années, les deux pays ont beaucoup investi en énergies renouvelables, ce qui permet par exemple à l’Espagne de produire environ 38% de son électricité à partir du renouvelable en 2019 (Hydro, solaire, éolien et biomasse), comme on peut le voir dans le graphique ci-dessous.

Source : connaissance des énergies

On voit que les deux mécanismes permettent à la péninsule Ibérique d’avoir une situation bien moins compliquée. Mais cette solution est possible uniquement si les Européens ne peuvent pas venir chercher « des bons prix » ici et cette condition n’est valable que si les réseaux de transport (gaz et électricité) sont déjà saturés, ce qui est la cas.

Mais pourrait-on imaginer une solution pour d’autres régions ?

Il nous faut revenir sur la notion de coût marginal et sur le principe d’ordre du mérite. Nous reprenons donc le graphique publié le 31 aout.

Source : modifié de omnegy.com

Comme nous l’avons dit, le prix du marché est le prix de la dernière transaction qui a eu lieu sur le marché. Contrairement à ce qui est présenté sur le graphique, la dernière production actuellement est faite avec du gaz. Le prix est donc très élevé (oublié les valeurs du prix affiché sur ce graphique…, c’était il y a bien longtemps, soit 1 an).

Que font donc l’Espagne et le Portugal : ils subventionnent les productions d’électricité à base de gaz.

Toujours sur le graphique ci-dessus, le prix du marché est à 160 €/MWh. Nous imaginons une subvention de 60 €/MWh, soit un prix du marché subventionné à 100 €/MWh.

Mais pourquoi il est intéressant économiquement de faire cela. En fait, le prix que les producteurs (tous) vont recevoir est 100 €/MWh, ce qui est tout de même très intéressant pour eux, vu que leurs couts marginaux sont bien plus bas que cette valeur. Certes, ils perdent un peu de leur super profit, mais ils continuent à être profitable.

Au niveau économique, la baisse de valeur du portefeuille électricité, c’est à dire ce que l’économie retrouve pour cette heure est :

Baisse de valeur du portefeuille: 60 [€⁄MWh] × 102 [GW] = 6'120'000 €

Cela correspond au carré hachuré en bleu.

Le montant de la subvention est :

Montant de la subvention∶ 60 [€⁄MWh] × 3 [GW] = 1800'000 €

Ce qui correspond au carré hachuré en orange.

Le gain net est donc la différence de surface entre les deux carrés, c’est-à-dire 5.94 millions d’euros. La différence est claire !

« Le subside n’est pas, de surcroît, totalement financé par les Etats espagnols et portugais. Les acheteurs sur le marché de gros d’électricité espagnole ou portugaise bon marché devront aussi restituer une partie de leurs gains. Il sera aussi en partie supporté par l’augmentation du flux d’électricité entre l’Espagne et la France au point de créer un revenu de congestion pour laquelle le gestionnaire de réseau est rémunéré. Ce flux financier artificiellement gonflé devra être ristourné aux Etats. » Lalibre.be

Donc tout le monde y gagne et cela n’est possible qu’à court terme, selon les règles de la commission européenne.

Serait-il possible de faire cela pour la Suisse ?

Pas vraiment, car le prix de production suisse est corrélé à la production suisse, mais surtout à la production allemande et française, donc les 3 marchés sont très proches en termes de prix, comme on peut le voir sur le graphique ci-dessous.

Ce graphique montre les prix du marché de l’électricité du 24 au 29 septembre pour la Suisse, la France, l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie.

Source : energyscan.engie.com

Le risque si la Suisse prenait ce type de mesure, serait que les Allemands viendraient acheter de l’électricité chez nous, et compte tenu que les capacités de transport sont élevées, il serait possible de transférer cette énergie de la Suisse à l’Allemagne. La Commission Européenne a donc autorisé cela pour la péninsule ibérique seulement parce que ce territoire est quasiment isolé des autres pays, avec relativement peu d’échanges sur le marché de l’électricité.

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